MY DYING BRIDE - Turn loose the swans - 1993 ( Peaceville )

Tracklisting:

1 Sear me MCMXCIII
2 Your river
3 Songless Bird
4 The snow in my hand
5 The crown of sympathy
6 Turn loose the swans
7 Black god

18/20

Au pays de My Dying Bride, c'est à cet arrêt de bus que je descends le plus souvent. Turn loose the swans est leur chef d'oeuvre, le témoin de l'instant où le vilain death rampant se métamorphose en doom céleste, où l'horreur lunaire devient soleil noir, où le piano de "Sear me MCMXCIII" remplace la basse d'intro de "Sear me". A quelques occasions, les guitares en granit vont jusqu'à copuler avec un violon très mélodieux dégageant une énergie folle. On assiste ici en direct à la naissance du doom death pour femelles en chaleur. Certes Anathema, en ralentissant le style très étrange (même vu d'aujourd'hui) de ses démos, avait préfiguré tout ça avec son Crestfallen EP, ne serait-ce que par le morceau titre ou par une petite perle acoustique comme Everwake. Certes de plus anciens titres de My Dying Bride annonçaient le changement (il est facile d'écrire cela en 2011). Mais ce n'est que préhistoire, Turn loose the swans représente l'invention de l'écriture et le début d'une histoire que nous ne connaissons que trop bien. Des millions de groupes de "doom gothique", de "metal atmosphérique", de "dark metal" apparaissent dans les années 90, pressés de prouver que la lourdeur et les voix d'ours peuvent aussi faire fondre les coeurs, surtout quand on les mélange avec la légèreté et des voix cristallines de chanteuses. Certains s'avèrent de dignes serviteurs de la cause. D'autres, préférant plagier The Gathering ou Katatonia plutôt qu'Anathema ou que My Dying Bride, s'enfoncent dans la médiocrité. Quoi qu'il en soit, Turn loose the swans reste un exploit unique. La raison est peut-être tout simplement que, plus qu'un album génial, c'est un album incernable.

Dès le titre "Your river", on sait qu'on ne comprendra pas tout à fait la construction du disque, mais qu'on s'y sentira quand même très bien. Puis il entre dans nos oreilles des petites choses qu'on n'a pas l'habitude d'entendre, sans qu'on puisse vraiment toujours les identifier. Vous est-il déjà arrivé d'imaginer un paysage plein de verdure en écoutant des guitares thrash par exemple ? Non ? Alors réécoutez le début de "Your river", vous risquez d'être un peu surpris(e). Le passage au violon au milieu de "Songless bird" est d'une beauté inouïe et pourtant, si c'était une femme, je n'oserai pas l'approcher parce qu'il y a sans doute quelque chose de surnaturel qui hante ces partitions. Mais il est presque ridicule de tenter d'isoler comme cela des éléments particuliers. Vous aurez beau "connaître" chaque passage par coeur et vous persuader que l'omniprésente poésie en son clair n'est que le pendant positif de l'ancienne poésie horrifique pratiquée par le groupe, vous ne connaîtrez toujours pas réellement cet album de dingue ! Oh il arrivera bien que tout vous semble clair et limpide, mais vos espoirs se verront à chaque fois anéantis par de gros riffs apparaissant comme les murs d'un labyrinthe qui se construit au fur et à mesure. Ce n'est même pas le même labyrinthe à chaque écoute. Non je ne suis pas fou. Ce disque l'est. Seul le premier titre, tout en son clair, n'a rien de déboussolant. Il donne au contraire envie d'entrer dans le labyrinthe. Je vous conseille d'ailleurs d'y entrer, surtout si vous ne l'avez encore jamais fait, mais je dois vous prévenir que "Black god", l'autre titre tout clair, n'est pas du tout la sortie du labyrinthe. C'est une flaque d'eau qui ne sort que la nuit, dans laquelle même la lune ne parvient pas à voir son reflet.