NEUROSIS & JARBOE - 2003 ( Neurot Recording )

Tracklisting:
1. Within
2. His Last Words
3. Taker
4. Receive
5. Erase
6. Cringe
7. In Harm's Way
8. Seizure

18/20

J’ai longtemps, très longtemps, hésité avant de faire une chronique de Neurosis. Ce groupe fait en effet parti de mon panthéon et m’a porté vers une nouvelle perception de la musique : je n’ai jamais autant que sur « Through Silver In blood » et « Times Of Grace » ressenti la sensation de faire un avec la musique de toute ma vie. Une chro est donc délicate et je pensais ne jamais en faire jusqu’à ce que je m’aperçoive que cet album avec Jarboe ne semblait pas faire l’unanimité.

Le style monolithique et en même temps tout en nuance de Neurosis, sa puissance incroyable, ses contrastes, son coté incantatoire ; ses montées en puissance, la fragilité dégagée de certaines parties rendent chaque écoute sans concession : on n’écoute pas d’une oreille ce genre d’album, on s’immerge, on plonge dedans.

Après le coup de maître de « Times Of Grace », rallongé par l’excellent album de Tribes Of Neurot « Grace » (à écouter en même temps que l’album de Neurosis, l’expérience est vraiment bien et réussie), le groupe m’avait un peu déçu avec « A Sun That Never Sets », certes en évolution par rapport à « Times… » mais trop décousu à mon goût et parfois facile dans les mélodies choisies, presque impersonnelles, un comble pour Neurosis. Comme si ils ne trouvaient pas leurs marque entre le style sombre et lourd du passé et un coté plus mélodique et feutré, un peu Floydien, explosant vraiment au grand jour sur « The Eye Of Every Storm » et en devenir sur « A Sun… ».

Cette collaboration avec Jarboe m’avait mis l’eau à la bouche : malgré ma déconvenue avec « A sun that.. », je plaçais de toujours de haut espoir en Neurosis. Coté Jarboe, pas grand chose à dire, même si je préfère ce qu’elle à fait avec Michael Gira dans les cultissimes et incontournables Swans, groupe sans lequel Neurosis ne serait rien je pense, plutôt que dans sa carrière solo (un peu horripilante parfois même si toujours très déjantée). Les Swans étaient quand même les maîtres, à l’époque d’une certaine lourdeur, d’un style malsain et aventureux, bref Neurosis est proche et éloigné à la fois, comme un enfant peut l’être, des Swans.

Les premières minutes ont fait disparaître mon appréhension post « Sun That Never Sets » en sortant un Neurosis ultra lourd dans les basses, plombant la batterie dans un style toujours un peu tribal et la voie de Jarboe déclamant ses textes d’un timbre inquiétant.

Jarboe ajoute vraiment aux compositions de Neurosis par la variété de sa voix. J’irais plus loin en ne parlant pas de variété, rabaissant sa performance à un coté technique, mais en parlant plutôt de son jeu (presque jeu d’actrice) et du feeling qu’elle insuffle : halètement d’urgence ou petite voie enfantine flippante sur « Within », hurlement crescendo, couchant d’ailleurs pas mal de beugleurs masculin sur l’énormissime et martelant « Erase » qui me rappelle sa prestation sur le titre « I Crawled », archétype de la montée en puissance sur l’excellent live « Swans Are Dead ». Sur ce titre, on retrouve les plans plombés de Neurosis tournant en boucle et hypnotiques de lourdeur. Jarboe vit ses textes plus qu’elle ne les chante : l’intensité est donc de mise. Par ailleurs, au sein des Swans, tout comme par la suite, elle a touché à pas mal de styles différents ; toujours avec un feeling propre. Cela donne plus de réussite à des plans presque pop/trip hop comme sur l’intro de « His Last Word » ou « Seizure » ou « Cringe »…

Coté musique, on retrouve cette lourdeur, encore plus poisseuse, suintant bon le désespoir comme sur la partie ou Jarboe répète « burning…burning…burning .. » en boucle sur « His Last Word ». Les manip sonores de Noah Landis sont plus audibles tout en restant toujours, c’est sa force, 100% intégrées au bloc musical et apportant pas mal de dynamique. La sensation de bloc est renforcée par les basses présentes sur ce cd (« Within », « Taker »…) que ce soit par une ligne de basse ou des pulsations (« Receive »). On retrouve enfin le coté un peu plus expérimental que sur les releases récents et auquel Neurosis nous avait habitué.

Que ce soit Neurosis ou Jarboe, on trouve toujours cette forte personnalité qui fait que bien que passant par des parties vraiment différentes (violence, mélodie, fragilité) on a une forte cohésion : la musique forme un bloc évoluant très naturellement au grès des émotions.

Pour que les choses soient bien claires, je place cet album un iota en deçà de « Times Of Grace » et au moins au niveau d’un « Through Silver in blood » bref il jette au rebus 99% de ma collection de cd, sans parler de la production actuelle qui ne saurait rivaliser avec cette forte teneur émotionnelle. Seuls des musiciens matures dédiés à la musique, hors de toutes scènes ou structures externes à eux peuvent pondre un truc pareil, rappelant que la musique est un canal d’expression de ses émotions…