JESU - Heartache - 2004 ( Dry Run )

Tracklisting :

1 - Heartache
2 - Ruined

19/20

Godflesh est mort. On aura beau pleurer, rien ne le fera ressusciter. Emmerdant pour un nom à consonance divine. Et frustrant pour toute une génération de fans élevés à ces rythmiques martiales et ces ambiances froides et oppressantes, dépeignant une réalité sordide et hostile. Godflesh est mort mais son créateur, Justin K Broadrick, lui, est toujours vivant. Vivant, actif et créatif. Il suffit de voir (entendre) le nombre de projets et de participations du Monsieur pour se rendre compte que l’inspiration ne lui manque pas. Tant mieux pour nous.
Godflesh est mort. Mais son esprit perdure dans son héritier. Ironie ou cynisme que de l’appeler Jesu ? La terminologie religieuse a toujours été présente dans l’œuvre de Broadrick. Aucune raison de s’arrêter là.
La première offrande de Jesu s’appelle Heartache. Clin d’œil à Earache, le légendaire label qui a réussi à faire fuir tous les groupes qui ont fait son succès ? Ou juste état des lieux du feeling actuel de Broadrick ?
Peu importe. Juste pour ouvrir une parenthèse, ce disque a été enregistré après l’album éponyme de Jesu mais est sorti quelques mois avant. Broadrick assure l’enregistrement de tous les instruments.
Heartache s’ouvre sur le titre éponyme, long de 19, minutes. Godflesh est mort mais l’esprit perdure. La rythmique sèche et martiale le rappelle douloureusement. Pourtant, Jesu possède ses atouts propres et ne se repose pas sur les acquis de son glorieux aîné. Cette rythmique dure et agressive, lourde au possible, laisse progressivement la place à des ambiances plus éthérées, à la fois très lumineuses et terriblement mélancoliques. Une sorte de tristesse apaisée et apaisante, avec ce sentiment d’abandon et de résignation mais qui ne sent pas la défaite. J’avoue que cet assez dur de décrire les émotions dégagées par la musique de Jesu tant celles-ci semblent contradictoires mais se mélangent entre elle à merveille. Très peu de groupes peuvent se vanter d’avoir réussi à capter ce sentiment de mélancolie. De mémoire, j’ai quelques noms de groupes punks en tête, où la musique semble entraînante et joyeuse à première vue mais transpire la dépression quand on s’y penche de plus près. Jesu y rajoute la lourdeur et la systématique du riff. Broadrick s’essaye maladroitement à la voix claire (essai déjà entamé lords de Godflesh). Ça reste très approximatif mais la tonne de réverb arrive à corriger le tir).
Première impression confirmée par Ruined, l’autre morceau de cet EP, où l’intro de piano, minimaliste, prend le temps de se développer avant de laisser place à un de ces riffs écrasants dont Broadrick a le secret. C’est gras, c’est lourd, on se laisse facilement entraîner dans en hochement ample et lent de la tête, complètement hypnotisés par cet espèce de groove malsain et implacable. Les sons plus tordus les uns que les autres se superposent. Guitares, synthés, dur de savoir. Broadrick est un tel génie du bidouillage sonore qu’il peut nous faire croire ce qu’il veut. Le tempo s’accélère légèrement, la voix devient plus écorchée. Godflesh refait surface une fois de plus le temps de quelques minutes avant de laisser la place à ce son complètement distordu, prélude aux huit dernières minutes, fantastique montée (ou plongée ?) épique submergeant littéralement l’auditeur d’une surcharge émotionnelle incroyable, mariant à merveille lourdeur pachydermique et harmonies divines avant d’enchaîner vers un duo guitare claire / nappes de claviers des plus réussi. Tout simplement magnifique. Le genre de passage qu’on peut écouter 10 fois de suite sans se lasser une seconde. Merci ! Encore merci pour m’avoir fait toucher le ciel.
Certains reprocheront à cet EP le côté kitch de certains sons. D’autres le côté assemblage de riffs. Mais ces sons font partie intégrante de l’univers sonore de Broadrick. Ils sont sa marque de fabrique. Et les riffs, bien que très différents les uns des autres, sont enchaînés avec intelligence, sans jamais casser l’unité du morceau. Du grand art.