EMPEROR - In The Nightside Eclipse - 1994 ( Century Media )

Track List

1/ Intro
2/ Into the infinity of thoughts
3/ The burning shadows of silence
4/ Cosmic keys to my creations & times
5/ Beyond the great vast forest
6/ Towards the pantheon
7/ The majesty of the night sky
8/ I am the black wizards
9/ Inno a Satana

17/20

Sur ce premier album officiel Emperor opère en quelque sorte une synthèse en forme d’adieu à ses débuts. La différence est grande par rapport aux démos, mais l’esprit en est respecté tout en opérant une avancée tant musicale qu’idéologique. Emperor s’affranchit de l’influence de Bathory sans la renier et se démarque également de l’évolution qu’avait suivi ce dernier. La prise de son et le mixage sont frustes, mais curieusement, cohabitent parfaitement avec un degré de sophistication musical et esthétique encore jamais atteints par le metal extrême à l’époque. Cette conception du son, typiquement black metal, est en fait la concrétisation des idéaux alors véhiculés par le genre. La brutalité du son des guitares et de la batterie représente la violence de la nature et du climat hostile des territoires nordiques, tandis que les claviers extrêmement éthérés, au moins aussi en avant que le reste, soulignent la beauté de cette même nature. Et au dessus de tout ça, la voix tonitruante (parfois même irritante) d’Ihsahn, pleine de colère et de dégoût envers le reste du monde et sa populace grouillante, dont le seul destin est de se vautrer chaque jour un peu plus dans la décadence et la misère, tant intellectuelle qu’économique. Cette voix vengeresse invoque les forces naturelles et surnaturelles pour obtenir les réponses aux questions existentielles dont seul l’être nietzschéen se préoccupe, à l’inverse de la masse qui continue de se vautrer dans sa luxure. Les forces surnaturelles comme conseiller, celui qui reste quand le monde rationnel, ou plutôt matérialiste a échoué. La nature comme conseillère, une compréhension mutuelle dans le rejet vital de la civilisation et la culture de masse, synonymes de mort pour celui qui ne rentre pas dans le moule. La nuit enfin, parce qu’elle rend les étoiles visibles, et quoi mieux que la contemplation du ciel nocturne peut faire comprendre à un homme ce qu’il est, quelle est sa place dans l’univers, et éventuellement pourquoi il est là. En d’autres termes, plus qu’un simple album de metal, In The Nightside Eclipse est un itinéraire intellectuel mis en musique, destiné non pas à une élite sociale (malgré l’aspect « symphonique » de la chose et les influences classiques évidentes, le son est bien trop crade et bien trop violent pour ce genre de public) mais à ceux et celles qui ne rentrent dans aucune catégorie, les inclassables, les rejetés qui par leur seule force de caractère arrivent à ne pas se laisser aller à la tentation suicidaire et cherchent les réponses qui pourraient apaiser leurs esprits tourmentés.

Comme souvent dans les albums historiques de metal extrême, il est bien difficile ici de séparer l’aspect musical de l’aspect artistico-philosophique, tant le premier n’est en quelque sorte que l’extension du second, et que si le second est bon, en général le premier ne peut pas être mauvais. Essayons quand même, même si cette écoute plus analytique ne doit pas empiéter sur ce qui est décrit plus haut. Une des particularités instrumentales de ITNE est que malgré l’absence de solos de guitare traditionnels, il y une guitare qui joue en lead tout au long de l’album et une autre au rôle plus rythmique qui s’intercale pile poil entre la gratte lead et la basse. C’est donc la guitare d’Ihsahn qui fait tous les arpèges saturés qui complètent les claviers, avec un son très clair, tandis que celle de Samoth est beaucoup plus typiquement black, à savoir gros son sursaturé et trémolo sauvage en power chords. Outre pour les claviers, l’influence Bathory est aussi audible dans les accords utilisés par les deux gratteux qui ne se contentent pas que de power chords rendus stupides par leur systématisation dans le metal et s’aventurent souvent dans des contrées plus dissonantes (Cosmic Keys To My Creation And Times, The Burning Shadows Of Silence notamment). Côté rythmique proprement dite, la batterie à un son très profond et réverbéré, très inspiré des années 80 dans le son comme dans le jeu, à l’opposé des productions death US plus sèches et plus propres aussi. Même là, encore et toujours cette volonté d’être différent, de ne pas être un suiveur, de s’extraire de la masse…

Alors peu importe le mixage, peu importe les quelques imperfections comme la voix trop criarde ou les synthés qui noient parfois complètement les guitares. ITNE est le genre d’album qui peut soit faire de son auditeur un beumeu de base parce qu’il va se mettre en quête d’autres groupes portant la même étiquette musicale en espérant retrouver les mêmes sensations (peine perdue ou presque), soit rester un cas unique dans la discothèque de l’auditeur mais dont ce dernier ne pourra pas se passer s’il perçoit le message, le véritable mode de vie et de pensée qui se dégage de ce skeud, au delà de toute considération KVLT et autres bovineries issues de la culture internet-metal. Au delà des clichés sataniques, au delà de l’image, au delà de la musique elle même, ce qui à mon sens fait la valeur de cet album est la philosophie qui s’en dégage à chaque instant, pour peu qu’on y soit sensible à défaut de s’y reconnaître. Une idéologie basée sur l’individualisme, la sublimation de la solitude en ce qu’elle favorise la réflexion, la méditation, la compréhension de soi et de ce qui nous entoure, que ce soit sublime ou répugnant. Le tout dans un décor qui ne peut que favoriser l’émergence de sentiments aussi nobles, à savoir la nature immaculée des coins les plus reculés de la Norvège. Un état d’esprit, aussi essentiel qu’éphémère vu ce qu’est ensuite devenu le black metal, se vautrant dans la médiocrité encore plus que le death et le speed avant lui. Ephémère mais tellement marquant qu’il continuera de scintiller encore longtemps au milieu de toute la boue et la poussière dont le temps l’a recouvert. Maintenant je vous laisse, il fait nuit et froid, j'enfile ma cotte de maille et mon make up pour aller hurler ma solitude dans le bois à côté de chez moi.