CAPRICORNS - Ruder Forms Survive - 2005 ( Rise Above )

Track Listing

1 - 1977: Blood For Papa
2 - 1969: A Preditor Among Us
3 - The First Broken Promise
4 - 1440: Exit Wargasmatron
5 - 1066: Born On The Bayex
6 - 1946: The Last Renaissance Man
7 - 793AD: The Harrying of the Heathens

17.5/20

Quelque chose est en train de se passer. C’est encore relativement discret mais le phénomène prend petit à petit de l’ampleur. Doucement mais sûrement. Inlassablement. Implacablement. La bête, protéiforme, se réveille, se nourrit et grandit. La révolution est en marche. Souterraine, elle tend à remonter vers des contrées plus exposées, tend à se faire entendre. Cette révolution n’est pas ou peu culturelle, encore moins politique. Elle est musicale, artistique. Et elle est surtout difficilement qualifiable, difficilement cernable, difficilement étiquetable. Depuis environ 5 ans, je vois les enfants des Swans, Neurosis, Unsane, Sonic Youth et Godflesh naître et grandir. Ou alors je vois les plus vieux se révéler davantage. Certains ont pris le temps (ou on eu besoin de temps) pour grandir et se révéler à un public moins obtus qu’avant. D’autres sont arrivés au bon moment et ont su se faire une place au soleil sur leur seule qualité artistique, créant leur propre effet de mode et surtout, ne bénéficiant pas d’une mode jusqu’alors inexistante ou concernant d’obscurs cercles d’initiés plus mystérieux les uns que les autres. Je ne parlerai pas de ‘‘scène’’ puisqu’il n’en est pas question ici. Et puis quelle scène d’abord ? Industrielle ? Noise ? Hardcore ? Black Metal ? Punk ? Oui et non. Les médias spécialisés aiment à parler de post hardcore, ce terme fourre-tout tellement pratique qui devient presque aussi détestable et galvaudé que celui de post-rock.
Mais de quoi parle-t-il ? De quoi ? De quoi ? Mais de quoi donc ? Mais de tous ces groupes plus ou moins récents qui commencent à gagner le respect de leurs pairs, une certaine reconnaissance du public (ce qui n’est pas forcément un gage de qualité) et de la critique. Citons des noms puisque il n’y a pas d’étiquette pour bien catégoriser ces groupes. Je parle des Breach, Isis, Blut Aus Nord, Sunn O))), Dirge, Overmars, Impure Wilhelmina, Kill The Thrill, Jesu, Cult Of Luna, Switchblade, P.H.O.B.O.S, Esoteric, Khanate, 5ive, Boris, Corrupted, Tantrum, Oxbow, Rroselicoeur, Knut, Axis Of Perdition, Doppler, Keelhaul et dans des registres plus éthérés, Godspeed You Black Emperor, Silver Mt Zion ou encore Mogwai. Peut-on parler d’une scène bien spécifique suite à l’énumération de ces groupes ? Et formellement, quel rapport entre Blut Aus Nord et Mogwai ? Entre Axis Of Perdition et Breach ? Aucun me direz-vous. Vous n’auriez pas forcément tort. Mais pas complètement raison. Car finalement tous ces groupes sont connectés les uns aux autres de par la sensibilité qu’ils dégagent, de par l’aventurisme musical dont ils font preuve (ou ont su faire preuve). Et puis il y a ce non conformisme musical, cette volonté de faire son propre truc loin de tout esprit commercial et marketing, se retrouvant souvent involontairement sous les projecteurs sans avoir égratigné leur intégrité artistique. Godspeed You Black Emperor ont été les premiers surpris de leur énorme succès (même si j’avoue détester 95% de leur public qui vient les voir parce que les Inrocks ont dit il y a quelques années que c’était le groupe à ne pas manquer), Mogwai se considère comme un groupe de heavy metal basique, Sunn O))) se marre de la soudaine hype qui les entoure (même s’ils savent parfaitement en jouer) et tout comme leurs camarades d’Isis, les gens qui composent ce groupe ont toujours été des architectes du son, au même titre que J.K Broadrick. Quant à ceux qui sont plus dans l’ombre, leurs albums, à défaut de connaître un succès commercial colossal (loin de là, même très loin la plupart du temps) reçoivent les éloges de la presse (officielle ou non, virtuelle ou non) ou au pire un rejet total, l’agressivité du chroniqueur ou du public correspondant le plus souvent à son manque flagrant de culture et de curiosité.
Evidemment, la 2nde division commence à pointer le bout de son nez. Combien d’ersatz de Mogwai ou d’Isis ? Toujours trop, certes. Mais bon, on n’échappera jamais à ça. Pas grave. Tous ces groupes rattachés à de quelconques scènes post quelque chose sont là et font avancer le schmilblick. Et surtout, même s’ils peuvent s’influencer mutuellement, ils font preuve d’une identité forte et marquante. Ça me rappelle l’émulation que pouvait (me) provoquer le death metal à la fin des 80’s, où il y avait finalement peu de codes et où tout était permis. Mais là, j’ai le sentiment qu’on assiste à quelque chose de plus riche, de plus fort émotionnellement. Et aussi de moins communautaire. Laissons aux soit disant professionnels de la critique l’ingrat travail de trouver une étiquette ou un nouveau sous-genre. Parce que personnellement, à part utiliser des mots à rallonges sur trois lignes, je me sens très peu capable de définir le style des groupes précédemment cités.
Et j’ai le même problème pour Capricorns, je ne sais pas comment présenter ce groupe. Post sludge rockin hardcore punk metal stoner mes couilles sur ton nez ? Pas très vendeur comme étiquette.
On va commencer par une brève bio du groupe, ça sera un peu plus utile. En gros, Capricorns sont anglais, sont constitués d’ex membres d’Iron Monkey, Orange Goblin, Bridge and Tunnel et Duke Of Nothing, et sont signés sur Rise Above (Electric Wizard, Unearthly Trance, Teeth Of Lions Rule The Divine). Ça vous avance bien, hein ?
Peut être qu’en essayant de décrire la musique, ça passera mieux. Déjà, mis à part l’inquiétant The First Broken Promise, où le non moins inquiétant Eugene Robison d’Oxbow pose sa voix, Capricorns est un groupe instrumental affectionnant les structures à tiroirs, un certains sens du psychédélisme et les belles mélodies enchevêtrées. Post Rock ? Mouais… ça colle à la description bateau du style. Mais faut aussi rajouter la lourdeur de la plupart des compos, les riffs catchy, bien heavy et gras, le son à la chaude saturation sentant bon les lampes qui chauffent, et un certain sens du groove. Stoner, sludge ? Mouais aussi… La bio du label les présente comem une sorte de mélange entre Amebix et Pink Floyd. Mais y a aussi cette influence heavy voire thrash metal sous-jacente. Les harmonies de certains passages me font par moment penser à Metallica à l’époque de Master Of Puppets, certaines envolées lyriques (des guitares bien sûr) auraient eu toute leur place dans un groupe de NWOBHM, ne tombant absolument pas dans les travers maidenesques si chers à cette nouvelle scène metalcore (quelle horreur ! brûlez moi ces albums !). Non, Capricorns est beaucoup plus intelligent que ça. Ça tient peut être à l’âge et l’expériences de ses membres. Tiens, c’est quelque chose dont j’ai oublié de parler de ma longue introduction, l’âge et l’expérience des musiciens. Et la culture musicale aussi. La plupart de ces gens flirtent avec la trentaine quand ce n’est pas la quarantaine. La plupart de ces gens ont joué dans d’autres groupes et d’autres styles avant. La quasi totalité de ces gens ont une culture musicale que la quasi totalité des reviewers, surtout pro, devraient posséder. Baissez les yeux et matez vos pompes mesdames & messieurs les journalistes car à travers quelques notes, Capricorns et tous les autres groupes cités dans cette chronique nous montrent avec une efficacité déroutante qu’ils connaissent vraiment LA musique (ou LE rock dur si on veut faire moins pompeux) et pas seulement celle à laquelle on veut bien les rattacher. Tiens, j’ai trouvé un qualificatif. Musique (post) extrême ! Mouhahahahahaha ! C’est con comme c’est simple.
Ok, j’arrête, c’est nul. Revenons à nos caprins. Tellement plus intéressants. Tellement plus intéressant de voir qu’avec seulement deux guitares, une basse, une batterie et quatre cervelles, on peut faire des choses incroyables, créer un univers personnel ne ressemblant à rien d’autre tout en assumant ses influences, tisser avec facilité des ambiances passant de l’oppressant à l’exaltant, du glauque au lumineux sans que cela ne paraisse téléphoné, sans que cela ne paraisse allègrement pillé à un glorieux aîné. Capricorns transpire l’honnêteté musicale, l’intégrité artistique dans ce qu’elle a de plus digne, la simplicité dans ce qu’elle a de plus admirable et la complexité dans ce qu’elle a de moins fastidieux. Pas de branlette ici. Pas besoin.
Juste un album magnifique, entraînant, aventureux. Juste un disque qui se fout de ce qui l’entoure mais qui arrive en pleine période d’un renouveau musical salvateur.
Je ne mise pas un centime sur l’intelligence des labels à ne pas tenter de saturer le marché de cette ‘‘nouvelle scène’’ et maintenir une certaine qualité dans leurs sorties, loin de là, mais je fais confiance à Capricorns et aux autres (cf. liste plus haut) pour avoir eu l’intelligence de ne pas baliser grossièrement les pistes, de ne ressembler à personne et d’outrepasser les limites de l’éventuelle scène à laquelle on peut les rattacher (plus ou moins sludge stoner pour eux). En plus de leur faire confiance, je les remercie.