BENIGHTED LEAMS - Ferly Centesms - 2004 ( Supernal Music )

14/20

C'est quand même plus stimulant, quand on écrit pour un webzine, de ne recevoir aucun CD promo et de ne compter par conséquent, et à plein temps qui plus est, que sur soi-même pour trouver quels sont les groupes qui méritent qu'on parle d'eux. On tombe ainsi de temps en temps sur de petits trésors de l'underground qui échappent aux webzines promos, ou qui se font sommairement casser de manière imméritée par eux car ils n'ont pas vraiment le temps de se pencher dessus. Petite précision: je classe aussi dans les webzine promos les zines qui ne reçoivent pas ou plus de promos mais dont les auteurs chroniquent leurs groupes fétiches connus et acceptés de tous depuis dix ans, ou du moins rattachés à telle ou telle scène bien établie qui n'a plus besoin de promo pour que des tonnes de chroniqueurs-suiveurs cherchant la gloire l'explorent de fond en comble. Je ne prétends pas qu'aucun webzine promo français n'a jamais chroniqué Benighted leams. Oh la non. Vu que ce one man band est très spécial et vu que le premier album est sorti en 1996 (dix ans déjà), ce serait vraiment une honte pour le microcosme hexagonal du metal s'il n'existait pas en son sein la moindre petite chro de ses oeuvres. Ce qui est clair en revanche, c'est qu'il n'y a pas grand monde pour parler de Benighted leams, et que ceux qui en parlent en disent du mal.

A leur décharge, il faut dire que les compositions de Ferly centesms sont quasiment "vides", et que, si on n'a pas la clé, les trente-deux minutes de ce disque paraissent en durer cinquante. Des guitares nasillardes et plutôt aigües balancent tout le temps le même genre de feeling médiéval évoquant une nature pleine de troublants secrets invisibles, une batterie d'une linéarité invraisemblable avec un son de couvercle de poubelle s'excite dès qu'il faut faire exploser un de ces secrets avec fracas, et, de temps en temps, des passages atmosphériques plein de sons filant la chair de poule renforcent l'aspect (réellement) mystérieux de l'album. On se dit qu'on est en terrain connu, qu'on a déjà entendu cela cent fois, et le plus souvent en mieux, peut-être même jamais en moins bien, tant tout semble si peu recherché. Témoin cette voix sépulchrale extrême qui n'a aucun intérêt du point de vue de la musicalité.

Mais voici ce qui me traverse l'esprit, en toute subjectivité, quand j'écoute ce disque, de préférence dans le noir en ne faisant rien d'autre, ou bien en faisant autre chose et en n'y prêtant une attention consciente que de temps en temps. Ferly centesms pourrait être la bande son d'un voyage dans une forêt maudite (façon "Le projet Blair witch"?), une forêt soumise de temps à autres à des cataclysmes (sur)naturels, une forêt dont chaque être animal, végétal, minéral, parait immobile et silencieux mais attend le moment propice pour vous sauter à la gueule ou pour vous lancer un sort, une forêt dans laquelle chaque coup de couvercle de poubelle pourrait bien prendre vie et vous rendre définitivement dingue, une forêt dont les guitares les plus aigües, surtout lorsqu'elles sont seules à jouer, ne sont parfois plus des guitares mais le chant grouillant et crépitant de toutes les formes de vies tapies dans la pénombre. Dans la pénombre se cachent également des constructions insolites, comme des statues religieuses érigées ici contre tout bon sens, des statues qui foutent les jetons comme celles du film "L'exorciste le commancement". Brrr...

Ferly centesms est un album ultra simple, ultra répétitif, presque vide de tout repère qui en ferait un bon disque de tubes black metal, mais il propose néanmoins des possibilités d'immersion pouvant mener très loin, et on devine que son auteur a vraiment laissé sortir la musique qui germait naturellement en lui, et non fabriqué de toutes pièces un album moderniste conçu pour faire flipper les kids. Je crois que Benighted leams est un des projets musicaux les plus personnels qu'il m'ait été donné d'entendre, en même temps qu'une preuve que, même en 2004, tout n'avait pas encore été dit en matière de black metal. Cet argument a d'autant plus de poids que, ces dernières années, on a eu tendance à présenter comme l'avenir du black des groupes qui n'en jouent plus (Blut aus nord sur "The work..." c'est encore du black selon vous? Faut se méfier avec eux: le jour où ils sortiront un disque de jazz, ils se croieront encore black metal!) Attention, je ne dis pas que Benighted leams est l'avenir de black, son trip étant vraiment trop particulier et trop minimaliste pour entrer dans les moeurs, mais je pense qu'il y a sa place. A moins que Ferly centesms ne soit son dernier album. Dans ce cas on se penchera sur ses réalisations précédentes: Caliginous romantic myth (1996) et Astral tenebrion (1998). Je ne les ai pas encore beaucoup écoutées, et je ne saurais dire si elles me plaisent autant que Ferly Centesms, mais elles semblent tout aussi troublantes et plus atmosphériques. Astral tenebrion est le plus recherché, et heureusement car il dure vraiment cinquante minutes, lui.