BLUT AUS NORD - Rétrospective 1996-2003

C'est en 1996, année où les groupes de Black Metal s'illustrent surtout par les âneries qu'ils sortent en interview, mais pas encore autant que par la suite, que sort le deuxième album de Blut Aus Nord "Memoria Vetusta I -- Fathers of the Icy Age". Il s'agit d'un album de pur Black Metal, mais soyons clair, Blut Aus Nord fait partie des rares groupes qui ont du talent et qui l'ont réellement travaillé. La musique est relativement inspirée par l'école mélodieuse Norvégienne : paroles haineuses mais mélodies grandioses, vélocité quand il le faut, c'est à dire pas tout le temps "à fond la caisse" (hé hé), passages guerriers épiques (On sent que Bathory puis Emperor sont passés par là), des ambiances de crépuscule apaisant ou du nuit noire bien glaciale. Ajoutons à cela d'autres ambiances plus proches du rêve éveillé, ou du cauchemar éveillé, avec des couleurs hallucinatoires, enfin je veux dire des sons hallucinatoires qui évoquent des couleurs tout aussi irréelles. Le son lui-même a été autant travaillé que les compositions, soit le contraire du groupe de Black Metal lambda qui aurait plutôt tendance à travailler les compositions aussi peu que le son. En effet vous pouvez entendre, successivement ou en même temps, des gros riffs en pierre de cachot humide, à l'impact modifié par un son de passoire traversée par du vent... aussi bien que des guitares plus aiguës qui flottent au-dessus de ces pierres... ou que des arrangements ou des solos magnifiques au son onctueux d'un nuage à la crème. Miam ! Des vocaux infernaux vous attirent vers les ténèbres, tandis que des choeurs clairs sans doute émis il y a des siècles, et qui arrivent à vos oreilles par on ne sait quelle magie, vous envoient directement au ciel goûter un bon nuage à la crème. (Je n'ai pas mangé ce midi, moi, ou quoi ?) Dire que je n'ai jamais osé lire les paroles de peur qu'elles ne soient pas au niveau. Dès le départ j'ai trouvé que le premier et le dernier titre de l'album étaient parfaits, et qu'il y avait des passages du même niveau dans tous les autres titres. D'autres moments que je n'aime pas plus que cela m'avaient fait petit à petit revoir à la baisse l'estime que j'avais pour ce disque, estime qui est tout de même revenue à un niveau bien élevé plus tard.

Blut Aus Nord aurait pu continuer sur cette lancée sans que personne ne s'en plaigne. Il serait devenu à la France ce qu'Emperor a été à la Norvège. Il aurait peut-être sorti il y a quelques mois une septième ou une huitième copie de Memoria Vetusta I, éventuellement meilleure que l'originale mais par définition moins fraîche, que les fans auraient achetée sans réfléchir, puis vite consommée et vite digérée. En attendant la suivante. Il aurait été commode de penser avoir franchi la ligne d'arrivée avec l'album de 1996. Alors que ce n'est que la ligne de départ. Le temps est alors à un retour aux sources du Black Metal cru. Les nouveaux qui avaient été d'abord intrigués par Cradle of Filth ont fini par se pencher sur Emperor et Immortal, puis sur Burzum et Bathory, puis sur Darkthrone et Mayhem. L'étiquette "true black metal" est alors sur toutes les lèvres, sur tous les forums, et vous passez pour un débile mental si plus de dix pourcents de vos CDs de Black Metal contiennent des mélodies. On voit fleurir partout de grandes leçons de trueitude, le Véritable et Vénérable Artiste ne pouvant avoir comme but dans la vie que de pousser la surenchère de brutalité et de sous-production encore plus loin que le voisin, sous peine de se laisser distancer. La surenchère de nullité instrumentale aussi. La course à la connerie qui avait failli tuer le Death s'attaque maintenant au Metal de Satan qui se laisse faire et qui aime ça. Pour défendre sa pauvre production, le groupe de Black Metal moyen met en avant sa Passion (P majuscule), sa Sincérité, son Authenticité, sa Personnalité. Moi, Je, Moi-même, Artiste Maudit ! Putain mais est-ce que quelqu'un s'est un jour demandé si les Beatles étaient passionnés, s'ils étaient sincères, si leur musique reflétait leur(s) personnalité(s) ? Cela les a-t-il empêché d'apporter une lourde contribution à la musique ? Est-ce que quand on écoute un album aussi bon que "Memoria Vestusta I", on se demande si les musiciens de Blut Aus Nord sont passionnés par ce qu'ils font ? Ils le sont probablement, oui, mais ce n'est pas sûr, nous ne lisons pas dans leurs pensées ; peut-être même que cette question n'a pas de sens à leurs yeux. Mozart était-il sincère ? Se poser une telle question a-t-il le moindre sens ?

En 2001 la guerre des true a encore franchi plusieurs caps. Même sur des sites relativement généralistes, les inscrits se battent pour savoir qui possède l'enregistrement édité à quinze exemplaires le plus inconnu de tous. Blut Aus Nord sort "The Mystical Beast Of Rebellion", un disque très violent parfaitement dans l'air du temps, du moins tant que l'on s'en tient aux apparences, qui n'a aucun mal à mettre tout le monde d'accord, tout en lançant au passage un malentendu que le groupe avait parfaitement vu venir. "The Fall -- Chapter III" se retrouve sur une compilation vendue avec un magazine spécialisé. Ce titre extrait du nouvel album encule direct tout le monde, à sec, sans sommation. Un auditeur vraisemblablement secoué par ce morceau demande, sur les forums de Guts of darkness, si tous les titres de l'album sont dans le même style. Les Black Métalleux de France ont trouvé leur nouveau Messie. La critique présente soit l'album comme un disque de black metal "à l'ancienne", ce qu'il n'est pas, soit comme un disque moderne montrant ce que le black metal pourrait devenir. Il y a du vrai dans cette dernière affirmation, même si c'est plutôt l'album suivant, "The Work Which Transforms God", qui jouera ce rôle. En revanche il n'y avait pas grand monde à la sortie de l'album pour tout simplement admettre une vérité cruelle : il n'est pas vraiment bon. "The Fall -- Chapter III" est pour moi un titre cultissime, que je balancerais bien volontiers dans les oreilles de quelqu'un pour le punir de m'avoir posé une question comme "Dis, c'est quoi le Black Metal ?". Les parties lentes, nombreuses dans "The Fall -- Chapter V" et "The Fall -- Chapter VI", ont un certain feeling à la fois ténébreux et moderne, voire futuriste, futuriste au sens d'anticipation, je dirais. Le reste du disque ne m'enchante guère, dans la mesure où c'est du "The Fall -- Chapter III", en moins bien, en moins brutal, en moins percutant, et en plus long. C'est faible. D'autres chroniques écrites plusieurs années après sa sortie tendent à remettre "The Mystical Beast Of Rebellion" à sa place : c'est un des disques mineurs de Blut Aus Nord. Il garde pourtant un certain intérêt, ne serait-ce que pour le travail sur le son qui, même sur un album aussi simple, est une fois de plus exceptionnel, intelligent et inimitable ("The Fall -- Chapter III", hé oui encore lui, est un bon exemple), ou encore pour les "guitares qui pleurent" et les morceaux qui commencent et se terminent soudainement et quand on ne s'y attend pas. Ces ingrédients sont repris dans l'album suivant, mieux exploités, avec d'autres encore plus dépaysants.

Que s'est-il passé entre 1996 et 2001 ? Hypothèse personnelle : Blut Aus Nord s'est posé deux questions que tout artiste devrait se poser régulièrement. Premièrement, pourquoi est-ce que je fais de la musique ? Deuxièmement, pour quoi, en deux mots. C'est à dire "dans quel but ?", "quel est l'objectif que je vise ?". Répondez bêtement à une telle question, par exemple "bééé ! Par passion bien sûr ! Je l'ai depuis tout petit ! (variante : depuis que j'ai découvert le Black Metal)" et vous ne réaliserez jamais rien de neuf, ni de grand. Vous serez pourtant peut-être bon, voire excellent, dans votre domaine, mais on vous ignorera. Une fois passée la première moitié des années quatre-vingt-dix, une fois les bases du Black Metal à la Norvégienne posées, une fois que tout le monde a pu assimiler "In the Nightside Eclipse", un disque tel que "Memoria Vestusta I" pouvait être écrit et enregistré. Juste par passion. Sans se poser de question. Parce que les musiciens qui en ont accouché étaient excellents, bien sûr. Ce n'est pas à la portée de n'importe quel pingouin. Mais c'est finalement assez peu ambitieux. On a une (réelle ou supposée) passion pour le Black Metal, on connait un peu la musique d'une façon générale, on acquiert la technique pour réaliser un disque de Black Metal, on se fait chier à composer puis on sort un album excellent mais pas essentiel. Ce n'est pas facile, c'est beaucoup de temps et de travail, mais cela ne demande pas forcément une réflexion immense en amont, et cela n'entraine pas non plus une réflexion immense sur la prochaine direction à prendre. Je pense que, chez Blut Aus Nord, on s'est dit qu'on pouvait mieux faire que tous les groupes qui pensent que transmettre leur (réelle ou surjouée) passion est à la fois l'alpha et l'omega de toute la création artistique. Le groupe a voulu voir plus grand. Il s'est interrogé sur son parcours, sur ses motivations profondes, sur le danger de continuer à être assimilable à une scène si médiocre (même en restant un bon élément de celle-ci), et sur les objectifs nouveaux qu'il pourrait viser puis atteindre. Ou rater. Tiens, risquer l'echec (et "The mystical beast of Rebellion" en est à moitié un) en se remettant complètement en cause, voilà qui est excitant !

Il est clair que la période qui sépare "Memoria Vetusta I" de "The work which transforms God" est le début d'une longue et profonde réflexion, sans cesse revue et affinée. J'en veux pour preuve le fait que, depuis "The work which transforms God", le groupe écrit des titres qui se répondent les uns aux autres d'un album à l'autre, ou plutôt d'un album à un autre. Un paysage sonore propre à un disque peut être absent des deux suivants puis réapparaître ensuite, vu d'un autre point de vue, ou complété. Un album peut sembler être la suite logique d'un autre, mais pas forcément observée à la même échelle. Il peut y avoir affinage d'une petite parcelle, ou au contraire prise de hauteur et replacement dans un contexte plus vaste. Ces disques forment une oeuvre gigantesque d'autant plus intéressante qu'elle est encore en construction. A chaque nouvel album l'auditeur assiste en quasi temps réel (en tout cas s'il achète les disques à leur date de sortie) la pose d'une nouvelle pierre de l'édifice. La force créatrice ne sait pas revenir en arrière, ce qui témoigne d'une pensée et d'une volonté en mouvement. Même quand Blut Aus Nord complète son "The Mystical Beast Of Rebellion" d'un deuxième CD, dans une réédition récente avec un artwork lui-même très différent, on sent bien l'évolution qu'il y a eu. Les chroniques de cette réédition que j'ai pu lire sur le web sont à mon sens assez passées à côté de la chose. Elles résument le deuxième CD en disant qu'il est vraiment dans le même style que le premier, sauf qu'il est plus lent et qu'il laisse donc mieux ses atmosphères s'installer. Leur conclusion est que c'est un bonus appréciable mais que, voilà quoi, on s'en fout un peu en fait. Non les amis on ne s'en fout pas ! Blut Aus Nord aurait bien sûr été techniquement capable de pondre un deuxième CD "dans le même style que le premier mais en plus lent". Techniquement. Mais pas moralement. Moralement il était impossible que ce nouveau CD soit "comme le premier mais en plus lent", impossible également qu'il soit "comme le premier tout court". Une créativité en mouvement s'enrichit tellement à chaque étape qu'elle se transforme littéralement. Elle ne fait pas deux fois la même chose. L'idée lui paraîtrait insupportable. Le style du deuxième CD est différent de celui du premier. Il peut s'en rapprocher par son approche minimaliste et uniformément noire comparée à d'autres travaux du groupe. Mais les ambiances développées durant ses trois titres qui portent tous le même nom ("The Fall -- Chapter 7") sont bien plus prenantes, et surtout spirituelles que l'espèce de néant compact répété jusqu'à la nausée sur le premier disque. Conséquence : si "The mystical Beast Of Rebellion" est un assez mauvais disque dans sa version initiale, cette version-ci est bien meilleure, et c'est avant tout grâce au deuxième CD. Donc non, on ne s'en fout pas, même si les deux CDs réunis ne valent pas la moitié d'un "The Work Which Transforms God", un disque qui a bientôt dix ans et dont on parlera encore dans (au moins) dix ans.

A la sortie du "Mystical Beast Of Rebellion", on pouvait lire dans une interview que Blut Aus Nord savait qu'après un album aussi rentre-dedans, il allait être érigé en Messie de la trueitude. Il disait aussi que si le disque suivant était plus doux alors on allait tout d'un coup l'accuser d'être un traitre à la cause. (Comme si Blut Aus Nord avait quoi que ce soit à faire de la trueitude... alors que seul son art, seul ce qu'il peut et veut réaliser l'intéresse) Dans une autre interview de la même époque, ou dans la même (je restitue tant bien que mal, de mémoire), on apprenait que Blut Aus Nord allait être remplacé par deux projets distincts : Blut et Ends. J'espère ne pas me tromper sur les noms. Ends était présenté comme un projet qui allait nécessiter un son "absolument épouvantable" et qu'il demanderait beaucoup de travail pour malmener l'auditeur, car "l'esthétique du moche" n'est pas facile à maîtriser. A ma connaissance, rien n'est sorti sous le nom de "Blut" ou de "Ends". Ce n'est pas la seule fois où les membres de Blut Aus Nord ont ainsi annoncé, en interview, des noms ou des futures directions qui ont finalement changé ensuite et dont on n'a plus entendu parler. Sans compter ceux qu'on n'attendait plus. Combien d'années avons-nous attendu un "Memoria Vestusta II" ? Suffisamment peu, sans doute, puisqu'il a fini par sortir et que c'est tout ce qui compte. Peut-être que le projet "Ends" est petit à petit devenu l'album "The Work Which Transforms God". Ou le jusqu'au-boutiste MoRT ?

On a dit de l'album phare de Blut Aus Nord (c'est bien de "The Work Which Transforms God" que je parle) qu'il comporte des passages rapides et énervés proches de l'album précédent, mais aussi d'autres bien plus bizarres, avec des atmosphères tendues, des idées empruntés à des courants musicaux n'ayant rien à voir avec le Black Metal. On a aussi dit qu'il y a plus de sons bizarres que jamais, que le travail sur les guitares est exceptionnel, que certains instruments surgissent de temps en temps de nulle part et que cela fait un effet fou parce que c'est vraiment bien amené à chaque fois. Tout ceci est vrai, avec cela dit une approximation que je ne saurais laisser passer. Que les passages les plus proches du Black Metal habituel ressemblent beaucoup à ceux de l'album précédent, c'est un peu vite dit. Ce serait comme dire que les compositions de Human sont dans la droite lignée de celles de Spiritual Healing. L'exemple est bien choisi puisque Chuck Schuldiner était, et est sans doute toujours, très respecté par les membres de Blut Aus Nord. Bien sûr que sans Spiritual Healing, il n'y aurait pas eu Human. Mais si 1000 kilomètres séparaient Leprosy de Human, Spiritual Healing se trouverait à 100 kilomètres de Leprosy, auquel il ressemble énormément, et donc à 900 kilomètres de Human, qui est encore plus chiadé et maîtrisé mais aussi bien plus dynamique et osé dans sa composition. Les passages violents de "The work which transforms God" n'ont peut-être plus tant que cela à voir avec ceux de "The Mystical Beast Of Rebellion" parce que les sons sont plus variés et mieux adaptés à chaque fois, parce que les agressions rythmiques n'ont rien d'un poupoum linéaire, parce que quand ces déchaînements sont combinés avec des changements de rythme, des dissonances, ou des instruments sortis de nulle part, on se retrouve dans de hautes sphères très abstraites, très pures, presques théoriques, et pourtant c'est fou ce que ça peut parler aux sens et évoquer des images précises et dérangeantes ! On est à un million d'années-lumière de "The mystical beast of rebellion". Plus loin encore de la crasse musicale qu'est trop souvent le Black Metal des années deux mille. Et dire que le Black Metal des années deux mille dix tombe encore plus bas, du moins en France, entre les textes qui deviennent littéralement de la merde, et les chroniqueurs qui publlient à des prix ne défiant aucune concurrence des recueils de leurs papiers... comme si on pouvait construire une oeuvre rien qu'en parlant des oeuvres des autres. (D'ailleurs on pourrait conseiller aux chroniqueurs prétentieux de s'investir dans une activité artistique, même si elle est éloignée de la musique, histoire de relativiser certaines choses.)

Mais là nous nous égarons alors que nous n'avons pas encore tout dit sur ce disque fabuleux. Parce que la violence musicale abstraite, les dissonnances, les sons étranges, le travail sur la mesure pour que l'auditeur ne sache plus s'il est au début, au milieu ou à la fin d'un titre, tout ça c'est bien mignon, mais qu'est-ce qu'il y a pu avoir comme album débile, sans queue ni tête, dans les années deux mille, mixant plusieurs de ces idées jusqu'au non sens total ! C'est très en vogue auprès d'une partie du public tout ça. Encore un malentendu concernant Blut Aus Nord. Après avoir fait d'eux des trues endurcis, on a voulu qu'ils soient les papes de la dissonance, de la "déconstruction". Bah, de toute façon, ce malentendu a été balayé à son tour par le EP "Thematic Emanation of Archetypal Multiplicity" dont je n'ai pas envie de taper le titre complet. J'adore cet EP, mais il est tellement facile à suivre, il coule tellement de source, que les fans de "déconstruction" et de morceaux tarabiscotés ont du en être pour leurs frais. Alors que "The Work Which Transforms God" est une construction complexe, presque mathématique. Il serait d'ailleurs intéressant d'en savoir plus sur son processus de composition. Mes oreilles ont détecté dans ce disque des choses vraiment pas banales qui ressemblent fort à de la musique fractale. Je ne sais pas si c'en est vraiment, tout dépend de la façon exacte dont cela a été fait. C'est peut-être une simple coïncidence, mais je n'exclue pas l'idée qu'un des secrets de fabrication de Blut Aus Nord doive effectivement quelque chose aux mathématiques, à l'algorithmique et aux ordinateurs. Après tout, certains artworks du groupe bénéficient eux aussi de ce genre de traitement. L'image de la cover de la réédition double CD de "Mystical Beast" n'a-t-elle pas subi un petit coup de morphologie mathématique ? Ou d'un filtre programmé sur mesure ? Je parie qu'il y a dans le groupe ou dans son entourage quelqu'un qui maîtrise bien ces choses-là, tout en ayant en plus une intelligence artistique certaine.

Et nous n'avons toujours pas tout dit ! (Sans blague ?) Je ne suis carrément pas d'accord avec ceux qui ont écrit que "The work which transforms God" est un disque nihiliste, dans lequel on a l'impression d'errer sans but dans l'univers, ou quelque chose dans le genre, pauvres humains que nous sommes et qui ne représentons rien à une échelle cosmique. Un disque sur le néant reléguant l'homme au rang de rien. C'est n'importe quoi. Certes ce genre d'émotion peut tout à fait être ressentie à l'écoute de ce disque, mais une analyse approfondie montre un relief insoupçonné. Vous avez vu la complexité des morceaux ? Vous avez entendu à quel point ils tiennent la route ? A quel point ils sont aisés à différencier et même à mémoriser ? Cette facilité d'écoute n'est-elle pas exceptionnelle pour un disque aussi spécial ? Pensez-vous vraiment qu'un groupe peut se faire bouillir le cerveau à ce point, travailler comme des dingues qui ne lâchent jamais l'affaire, jusqu'à écrire un disque aussi énorme, pensé dans les moindres détails, montrant ainsi à tous un brillant exemple de ce qu'un cerveau humain peut créer, pour quoi (en deux mots) ? Pour faire passer un message aussi simpliste que "l'homme n'est rien face à l'Univers" ? Mais vous délirez les amis ! Chaque seconde de cet album, aussi froid puisse-t-il paraître, est au contraire un hommage vibrant à l'esprit humain. A ce qu'il est capable de comprendre, de créer, de réaliser, et plus encore de transmettre. Imaginez une oeuvre d'art gigantesque, par exemple une sculpture qui aurait la taille d'une planète entière. Imaginez qu'on puisse regarder cette oeuvre de loin ou de près, zoomer dessus à l'infini et y déceler à chaque fois de nouveaux détails, tous liés entre eux, d'une façon ou d'une autre. Maintenant imaginez qu'à partir de "The work Which Transforms God", chaque disque soit un voyage sonore à travers l'oeuvre gigantesque, voyage qui est à la fois une oeuvre complète en lui-même, et un tout petit bout de l'ensemble. Encore mieux, si le groupe est bien cohérent, il est tout à fait possible que même les premiers albums s'insèrent a posteriori harmonieusement dans l'oeuvre. Ré-écoutez ces disques, à commencer par l'album génial qui nous intéresse ici et laissez votre cerveau tenter de cerner la chose en entier. Sachez que le prochain disque qui sort remettra peut-être en cause votre perception de l'oeuvre. C'est pas génial comme idée ça ? C'est nihiliste peut-être ? Non, c'est remarquable, et c'est de l'art tel que l'Homme savait le pratiquer dans les années deux mille. C'était nouveau et nous ne le voyions pas, nous qui étions alors trop nostalgiques des années quatre-vingt-dix. A méditer.