BLOOD AXIS & LES JOYAUX DE LA PRINCESSE - Absinthe, La Folie Verte - 2002 ( Athanor )

Track Listing :

1. Folie verte (I Am The Green Fairy)
2. Symphonie verte (And here I am, an Absintheur)
3. Minutes d’absinthe (let me be mad with absinthe)
4. Absinthia Taetra (Opaline)
5. Poison Vert (d’après F. Barbier)
6 Avec les fleurs…avec l’absinthe (With flowers and with women)
7. Absinthe (d’après E.Duham)
8. Variations sur le theme de Corelli (by Venus and Cupid) & That Night, I drank deeply)
9. Princesse verte (d’après E. Spencer)
10. Fée Verte, vous êtes jolie (chantée par Affre)

17/20

L’absinthe, ambivalent alcool par excellence, a aussi bien inspiré des artistes, que servi de breuvage à une époque pleine de changement pour la France, à savoir les débuts du XXeme siècle, époque à laquelle la consommation de la Fée Verte du Jura explosa. Cette explosion fut le berceau de productions clandestines peu scrupuleuses utilisant divers alcools pour frelater l’Opaline. Ces procédés avaient parfois pour effets secondaires vertiges, épilepsies, délires faisant de l’absinthe l’ennemi public numéro un. C’est finalement sur fonds de patriotisme guerrier qu’en 1915 le breuvage fut interdit en France, au son de « l’absinthe rend fou ! », en tant que corrupteur de la Nation et sapeur du moral en temps de guerre. Notez que c’est en 1908 qu’elle fut interdite en Suisse. Bref ce sont les pays créateurs du breuvage qui l’ont interdit. Ces « procès » marquèrent l’opinion, preuve en est l’aura sulfureuse dont est toujours paré ce breuvage aujourd’hui. Mais il est temps de rétablir la vérité : préparer proprement, en respectant des quotas de thuyone, l’absinthe n’est pas le poison que l’on prétend mais un simple alcool fort, douloureux et à consommer avec méfiance certes car tirant jusqu’à plus de 65 degrés ! Après l’absinthe contient naturellement de la thuyone, substance épileptisante et que pour certains la thuyone aurait des effets proches du cannabis. En tout cas cette substance est présente à très faible dose dans l’absinthe correctement distillé mais il est vrai les proportions de l’époque pouvaient être plus tonitruantes, genre 3 fois plus que les quotas actuels. Pour autant, de telles proportions ne seraient pas dangereuses, ce seraient plutôt les composantes utilisées dans les distillations maisons (acétate, trichloride) qui seraient responsables des effets secondaires. Notez que la consommation d’absinthe a explosé pendant une période sombre de la France et qu’au même moment la consommation d’Opium augmentait, le Haschisch apparaissait dans certains milieux en France, la Morphine, ou Fée Noire, séduisait les femmes de la haute société, la Cocaïne, ou Fée blanche, se consommait aussi, bref il s’agit de replacer cette interdiction dans un contexte, une époque ou la drogue était parfois même ouvertement célébré en muse de l’art. Et aussi une époque ou l’alcoolisme dans la classe ouvrière surtout inquiétait les autorités. Et vu la chute des prix de l’absinthe et la qualité des distillations maison, l’absinthe aurait-elle servi de bouc émissaire ? Les plus curieux peuvent continuer sur le net notamment avec ce lien http://www.feeverte.net/. L’absinthe a donc ses amateurs et défenseurs, sans doute grâce à l’aura qui l’entoure, au rituel de la cuillère, à son illégalité dans certains pays etc. M. Moynihan et LJDLP comptent parmi eux.

Tous ces aspects et la fin de cette histoire au début du XXeme siècle en France, ont servi de base à ce solide release de Les Joyaux De La Princesse (LJDLP), groupe dont je ne sais pratiquement rien, si ce n’est l’esthétique historique marquée et le coté apparemment concept plutôt travaillé (et les releases ultra limités hors de prix mais ce sont de beaux objets). Basé sur les absintheurs et une perception personnelle de cette époque à travers le prisme/fil conducteur de l’absinthe, et de documents glanés notamment au musée de l’absinthe, LJDLP présente ici je trouve un travail d’interprétation, au sens propre comme au sens figuré, des différents aspects de la boisson verte à la veille de son interdiction. Le groupe utilise des thèmes musicaux, des textes, parfois des instruments, voir des voix d’époque, le tout baigné dans des nappes d’effets et d’échos pour produire des morceaux ambiant avec des apparitions sporadiques de thèmes, ou de la voix profonde de Michael Moynihan de Blood Axis sur des poèmes d’époques dédiées à l’absinthe. Cela s’apparente à une sorte de minimalisme progressif, la sobriété, sic, est de mise tout au long de ces compositions qui installent assez rapidement un climat prenant. Cet album est donc, bien que présenté comme Blood Axis & LJDLP, plutôt du LJDLP accompagné de la voix de Blood Axis.

On devine tous les aspects évoqués plus haut évidement à l’écoute, mais aussi grâce au livret et au packaging, compilation de documents venant du musée de l’absinthe : poèmes, affiches de producteurs vantant ses vertus ou des autorités dénonçant ses dangers, dessins d’absintheurs, évocations des brumes hallucinatoires de la Fée Verte. Bref ce livret contribue à se plonger dans ce cd qu’il faut écouter d’une traite, comme une sorte de long rêve/voyage musicale dans une époque et l’esprit d’un absintheur. Notez l’existence de version très limitée, quasi introuvable et très cher, toujours le cas avec LJDLP, mais valant paraît-il la peine. Après tout, il y a des titres live, une cuillère à absinthe mais surtout un autre album sur le même concept ! Pour le coup, moi qui, cela doit être du à mon background metal et à ses pochettes à chier, n’accorde d’habitude que peu d’importance au contenant, je dois avouer que le livret complète vraiment ce travail, travail dont je me demande si il n’est pas aussi historique que musical ne serait-ce que par l’approche collage/travail basé sur sources d’époque.

Tout y passe, la douceur de l’alcool, la chaleur qu’il donne au corps et à l’âme, la douce assurance associée à l’agréable sensation de griserie, et de réconfort sont évoqués. Inspiration poétique, foisonnement intellectuel que peut procurer la drogue, lyrisme, art, sont aussi évoqués. Mais ce que je retiens surtout de cet album, où tous les morceaux sont liés entre eux par des nappes et drones chargées d’échos, c’est la sensation d’une vague menace, d’une tristesse distante un peu suicidaire, du réalisme résigné sur l’absinthe et les dégâts sur l’homme lorsqu’il s’y adonne corps et âme, en quête de sa chaleur, de la fuite qu’il procure, des ses inspirations pour poètes maudits et embrumés. Et ce que ce soient par des poèmes repris sur fonds musical et déclamés de voix de maître par M Moynihan, qui a au moins cette qualité, je me comprends, d’avoir une belle voix, que par des parties un peu folles ou sombres évoquant le délire et la condition de l’absintheur. Je le répète, le disque s’écoute en un bloc mais si il fallait retenir des titres, je citerais le poème « Absinthia Taetra », suivi d’une sorte de marche funeste, « Poison Vert ». Ce coté bloc est je dirais un bon et un mauvais coté de l’album, bon car il favorise l’immersion, mauvais car il peut rebuter. Personnellement, je préfère que ce soit comme ça, cela rend les écoutes peut être moins fréquentes mais plus prenantes. Pour autant, les 2 derniers titres ne me laissent pas un souvenir impérissable et mon attention se réveille, après la longue plage très ambiante, vous plongeant dans la torpeur, qu’est « Princesse Verte », avec l’apparition d’une voix d’époque sur la fin de l’album.

Au final, on touche parfois à l’esthétique de l’auto-destruction et de la fuite en avant, fuite d’abord agréable puis douloureuse dans un climat tour à tour vaporeux, lascif, menaçant…Le tout en évitant l’écueil d’un pédantisme/dandysme tentant vu le thème abordé et l’utilisation de poème mis en musique. Un petit voyage consistant et réussi dans les vapeurs vertes de 1900…du beau travail ne suscitant pour une fois pas de polémique !